CHAPITRE VI
Cette fois-ci ça ne pouvait plus durer ! Il fallait qu’elle reparte ! La vie parisienne ne lui convenait plus. Elle savait que c’était difficile aussi dans le désert, cependant, rien ne serait plus pénible que de supporter les journées entièrement seule, les soirées houleuses où Bernard rentrait tard, fatigué et sentant le tabac et l’alcool… Elle le soupçonnait de plus en plus d’avoir trouvé ailleurs l’amour qui avait disparu entre eux. Pourquoi restaient-ils encore ensemble ? Ils n’avaient pas encore fait le deuil de ce si bel amour, ils y avaient pourtant cru si fort… C’était comme une part d’eux-mêmes qu’il allait falloir laisser sur le bord du long chemin de la vie. Sandra pourtant savait qu’elle regretterait de moins en moins ce choix, elle savait que sa vie était ailleurs, aux côtés d’un autre homme.
Elle allait bien mieux maintenant. Comme si son corps avait deviné qu’elle allait repartir et qu’il lui faudrait des forces, elle s’était refait une belle santé…
Elle avait de l’argent aussi, suffisamment pour se payer un aller pour Dakar et de là-bas, un petit avion qui l’emmènerait jusqu’au camp. Elle se décida lorsqu’un soir Bernard ne rentra pas du tout…
Elle fit ses valises au petit matin, la gorge nouée, les joues trempées de larmes, ne répondant pas au téléphone qui hurlait, se disant que c’était sans doute Bernard qui venait piteux lui fournir une excuse ridicule pour lui expliquer sa nuit… Elle ne pouvait pas supporter cette humiliation supplémentaire.
Elle laissa ce mot pour Bernard sur la table du salon :
« Je t’aimais pourtant…mais tu n’as pas su le voir. Adieu. »
Elle ne savait pas que cela le soulagerait aussi. Depuis des semaines il ne savait comment faire pour lui annoncer qu’il voulait rompre et qu’il avait rencontré une autre femme, qu’il aimait et avec qui il allait se marier. Il chérissait Sandra comme une sœur et avait trop peur de la faire souffrir. Lui et Simone, sa nouvelle conquête, attendaient même un bébé. Son grand regret était le refus de Sandra d’avoir des enfants…Il avait enfin trouvé le bonheur avec Simone. Simone au moins n’avait jamais eu l’idée de partir en Afrique, et même, lorsqu’elle voyait un noir dans le métro, car elle aussi travaillait à la RATP, elle était plutôt méfiante…C’était une femme faite pour lui, il en avait eu l’intuition dès qu’il l’avait vue…A côté de cela Sandra lui paraissait désormais une évaporée, digne d’un amour de jeunesse, un bel amour, un tendre amour, mais pas un grand amour.
Sandra apprit par hasard quelques années plus tard que Simone et Bernard s’étaient séparés ; Bernard avait décidé de devenir une femme et Simone ne l’avait pas supporté, elle s’était jetée sous le métro…
CHAPITRE V
« - Je ne céderai pas ! Je ne céderai pas ! » Voilà ce que se répétait sans cesse John. Cela depuis des mois, depuis que Samara était arrivée à Kareh Maleh. Samara était une belle brune au teint chaud. Elle était française d’origine martiniquaise et finissait ses études d’infirmière par ce stage dans le désert.
Bien sûr elle était tout de suite tombée amoureuse de John. Qui ne l’aurait pas aimé d’ailleurs ? Il était si beau et avait l’air si triste… Les femmes rêvaient toutes, en général, de le réconforter…
Les yeux verts de Samara, évidemment, n’avaient pas laissé le beau docteur insensible. Mais il avait décidé de rester fidèle à la mémoire de Barbara. Mais Samara, la charmeuse, exerçait sur John comme un charme venimeux. Ses beaux yeux verts lui apparaissaient en rêve et se substituaient à ceux de son épouse.
John d’ailleurs plaisait clairement à la belle des îles qui n’avait pas l’habitude d’attendre que les hommes viennent à elle. Elle le séduisait intentionnellement, ouvertement, et tout le camp était au courant. On lui avait pourtant expliqué que le « doc. » avait le cœur brisé et qu’il était en deuil de sa chère épouse disparue. On racontait cependant qu’un soir elle l’avait suivi dans sa case, vêtue comme les indigènes, d’un simple pagne et les seins nus et qu’elle lui avait presque sauté dessus.
John, héroïquement avait su résister à ce terrible assaut. Mais résisterait-il encore longtemps ? Car, après tout, il était un homme et les charmes indéniables de Samara ne le laissaient pas de glace…
Il avait le souvenir de Barbara pour seule arme. Et sa tristesse lui soufflait, tel Satan dans le désert torturant le fils de Dieu, de céder aux avances de ce corps magnifique qui, tous les soirs de fêtes, ondulait sensuellement pour lui au son des djambés. Son corps, le traître, lui soufflait des désirs tels qu’il ne pouvait plus dormir, tiraillé par l’image trop parfaite de cette déesse venue troubler sa solitude d’ascète.
CHAPITRE IV
Les nuits claires et froides du désert ne lui avaient jamais parues aussi longues que depuis ce triste jour où l’aéropostale lui avait apporté la lettre de Paris qui lui annonçait la mort de Barbara. Sa jeunesse avait définitivement disparu. Barbara était l’éternelle petite fille blonde et rieuse, d’abord compagne de jeu, puis la fiancée et enfin l’épouse de John. Tout cela s’était fait naturellement. Ils se connaissaient si bien. Ils étaient comme des frères et sœurs. Elle ne l’avait pourtant pas suivi dans son aventure africaine. Elle avait toujours eu la santé fragile. Maintenant qu’elle était morte, John pensait que rien ne le ferait revenir en Europe. Il finirait sa vie comme un ermite, reclus à jamais, tout entier consacré au souvenir de cet amour si grand, à cette passion indépassable qu’avait été pour lui Barbara.
Parfois, cependant, lorsqu’il voyait passer une belle africaine, ondoyante, luisante et tellement souriante, des désirs fous le prenaient. Mais jamais il ne cédait. La trace de Barbara était indélébile. Il passait des nuits d’insomniaque, il se tournait et se retournait vainement sur la paillasse spartiate de sa case. Il pleurait ; l’image de Barbara le hantait…
Quelle serait la femme qui lui ferait oublier cette reine ?
Au petit matin John, fatigué, se replongeait dans le travail pour oublier son désespoir.











