6 novembre 2010

Il faut du courage...

Un dessin de Marlène.
(Merci à Gaël et au blog à 1000 mains. Les personnes qui se cachent sous les liens sont invitées à écrire aussi un texte à partir du dessin ci-dessus.)

Le chauffage est à fond et je suis bien, comme dans un petit nid sécurisant. L'oiseau va pourtant bientôt devoir s'envoler.

Cette fenêtre ne donne pas sur Manhattan. Elle aurait pu : il y a aussi de grands immeubles. Il n'y a pas la statue de la Liberté. Nos rêves se brisent sur le gris du béton armé et abimé des tours de la cité.

J'ai dix-huit ans demain. Je suis au lycée, là-bas : c'est le bâtiment le plus laid du quartier. Du Pailleron rénové, il paraît. Je suis en ZEP depuis toujours. Je suis dans ce quartier depuis que je suis née, dans l'hôpital, juste derrière le lycée. Mon monde est tout petit : il tient dans mon regard.

Je rêve d'être médecin, justement. Pas spécialement pour exercer dans l'hôpital où je suis née. Je travaille dur à l'école, pour ça. Quand j'aurai mon bac, je partirai dans une plus grande ville pour aller à la fac. Je bosse dur, mais je n'ai pas la bonne culture, je n'ai pas les bons parents et je n'ai pas la bonne couleur de peau. Pour ceux de la grande ville, je suis une petite rebeu. Je ne suis pas vraiment rebeu, en fait : je suis turque. Mes parents parlent Turc à la maison et moi, je m'adapte. Sur mes bulletins, il y a toujours eu : "Difficultés de compréhension", "Doit enrichir son vocabulaire"...

J'ai bénéficié de toutes les aides  qu'on peut avoir depuis la maternelle : RASED, RAR, ATP, étude encadrée et aide au devoir dans les associations du quartier. J'ai bossé trois fois plus que les Kevin de la classe qui avait déjà ces armes que sont les mots.

Mais maintenant, je suis en Terminale S et je m'en sors plutôt bien.

En Turquie, parfois, il neige, aussi, peut-être : moi, j'y vais toujours pendant les vacances d'été. C'est sympa, il fait beau et chaud. Ça me change de la banlieue de Mulhouse.

C'est fou : je suis restée toute ma vie dans ce quartier pourri. Je passe ma vie à dire du mal de cet endroit. Mais maintenant que je vais partir, j'ai peur. Je connais tout le monde ici. Oui, c'est moche et les gens qui traînent sont souvent louches. Il ne faut pas sortir le soir. Oui, la drogue est là, le chômage qui va avec aussi. La religion est la seule distraction et le seul soutien pour les parents en détresse et le seul repère pour ces jeunes qu'on rejète partout. Et tout ça ne va pas en s'arrangeant.

Et pourtant, moi qui ne connaît rien d'autre, avec toutes mes lacunes, comme disent les profs, j'ai la trouille de partir. Pourtant, je suis dans un pays où tout va bien, surtout par rapport à la Turquie...Et puis, il y a le téléphone, internet, le train...

Aujourd'hui, je pense à mes parents qui ont dû quitter leur village et leur pays...

Il faut du courage, pour tout oublier, pour laisser tout ce qu'on connaît...


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CC
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2 commentaires:

  1. Merci ! Cet exercice d'écriture est toujours un plaisir ! :)

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